L’appel

 

Dora contempla une dernière fois la corde qui devait la guider jusquau bateau. Là-haut, les lueurs annonçant déjà la surface de- venaient de plus en plus pénibles pour ses yeux. Malgré tout le respect qu’elle portait à Henri, la volonté de remonter s’amenuisait à mesure quelle nétait plus ressentie que sous la forme dune souffrance, énergiquement rejetée par tout son organisme.

Elle se laissa descendre, tout doucement, dérivant peu à peu jusquà perdre de vue la ligne droite et fine censée la relier à un monde qui ne voulait plus d’elle, et dont elle ne voulait plus. Elle put enfin cesser de fixer avec ses yeux, qui voyaient si peu, pour se focaliser sur son autre regard, qui voyait si loin et d’une manière si adaptée à son entourage. Ses yeux, agrégats inutiles d’un corps qui n’en demandait plus lusage, entrèrent dans un long sommeil, progressivement recouverts dune carapace engendrée par le génome – enfin dominant – dans lequel Dora se sentait elle-même, libérée d’une pesante promiscuité avec une ancienne condition qui lavait obligée, pendant si longtemps, à ramper sur une terre au-delà du monde.

 

(…..)

 

Dora restait dans une immobilité presque absolue. Les quelques gestes lents que ses jambes effectuaient encore n’étaient destinés qu’à la maintenir à un palier, ni trop haut ni trop bas. Le bien-être qui se répandait dans son corps lui indiquait qu’elle était au niveau de pression auquel son organisme voulait qu’elle soit. Toute une vie aux formes inconnues se déroulait à l’intérieur d’elle-même : elle prenait conscience de ses sens et utilisa cette première période à les ajuster au monde qui était dorénavant le sien. La pensée, si intimement connectée à tout ce qui était autour d’elle, avait à ce point changé de texture que, lorsque dans un moment fugace Dora songea à elle-même, elle comprit que tout son être se sentait dans un état de joie profonde. Jamais elle n’avait eu autant conscience qu’après une longue période de sommeil elle était parvenue à être.

 

(…..)

 

Henri crut qu’elle s’était endormie. Mais d’un geste exténué, elle retira le masque, sans bouger le reste du corps.

— Henri ?

— Oui?

— Comment as-tu fait… Je veux dire… pour me laisser devenir poisson ?

— Je nai pas fait… Jai tenté. Le reste… cest toi qui las per- mis, je crois.

— Je ne comprends pas.

— Tu te souviens quand je t’ai prélevé du sang ?

 

— Oui

— Ensuite je suis parti quelques jours, tu ten rappelles ?

— Tu étais parti longtemps, je t’en ai voulu. Tu avais eu ce que tu voulais et tu es parti.

— Quand je suis revenu, jai essayé de texpliquer… Je navais pris que dix jours.

— Tu mas quand même fâchée.

— J’ai tenté de t’expliquer que javais trouvé le poisson, mais ce que je disais ne t’intéressait pas.

— Non… Je ne voulais pas te permettre de me présenter des excuses qui règleraient tout…

— Tu as pourtant accepté, ensuite, linjection. Dora eut un sourire, de ceux qui voilent un secret.

— Que veux-tu… Cest comme ça…

— A présent, tu veux bien entendre ce que javais à te dire ?

— Oui.

— Jétais… parti précipitamment, parce que… je voulais com- prendre.

 

— Cest tout ?

— Oui… C’est beaucoup…


— Je men contenterai…

— J’ai rejoint un laboratoire où jai pu…

— Tu as un laboratoire ?

— Non, c’est un laboratoire universitaire, mais… j’y ai quel- ques amis. Jy travaille par périodes. Avec ton sang, jai dressé une cartographie génétique…

— Tu as fait quoi ?

— Jai cartographié certaines parties de ton génome… Pour le dire simplement, j’y ai repéré les séquences dADN issues dun poisson, je les ai isolées, et

— Je ne comprends rien à ce que tu me dis.

— Comment dire… Nous avons tous ce qu’on appelle un pa- trimoine génétique.

— Un patrimoine ?…

— …Un   patrimoine,   oui,   qui   nous   caractérise   en   tant qu’humain. Pourtant, nous conservons des portions de gènes an- ciens, provenant du début des temps, que nous partageons avec tout être vivant. Au cours de l’évolution, le patrimoine génétique de chaque groupe varie, et comme les branches dun arbre, plus elles évoluent, plus elles séloignent les unes des autres. Tu comprends ?

 

— Je crois…

— Grâce à ces variations, on peut retracer lorigine animale d’une séquence génétique donnée. A présent, imagine-toi quatre… bases, quatre molécules complexes qui, combinées par groupes de trois forment des codons. Leurs assemblages définissent… les for- mes du vivant. Pour te l’expliquer autrement, notre information génétique est déterminée par lassociation de ces codons. Jai isolé au sein de ton génome, c’est-à-dire au sein de ton patrimoine géné- tique, une séquence dont l’origine est le poisson.

Ce vocabulaire était totalement abstrait pour Dora. Elle chercha pourtant à en saisir la logique et concentra son attention, désireuse de mieux saisir ce monde dans lequel Henri semblait s’exalter.


— Tu as isolé ?… Mais comment fais-tu ça ?

— Cest une opération courante. Tu isoles un fragment dADN, tu le mets dans un plasmide, tu injectes ensuite le plasmide dans une bactérie que tu amplifies. On appelle cette opération 'amplifi- cation  génique'. Je  ne  sais  pas  si  tu  as  déjà  entendu  ce  mot : globalement, ce que je te décris est le clonage. Cest-à-dire que jai cloné ta 'séquence poisson' au sein d’un plasmide, que jai lui- même amplifié dans des bactéries.

— Henri… Je ne peux pas te suivre. Et tu le sais…

— Excuse-moi… Pour te le dire très simplement, j’ai voulu comprendre quel accident avait mené… à ta création.

Dora médita les mots qu’elle venait d’entendre.

— Pour… ta science… je suis un accident ? Une anomalie ?

— Tu ne fais pas partie… comment dire… dune expression génétique connue. Lors de l’évolution, les mammifères et les pois- sons ont suivi deux branches totalement différentes, et… même si lembryon humain garde, au début de lembryogenèse…

— Au début de ?…

— …de l’embryogenèse, le processus évolutif du fœtus. Même s’il garde le reste d’un patrimoine commun, comme des doigts palmés et deux lointains souvenirs de branchies sur son cou, ces traces se résorbent lors du développement normal du fœtus… On a trouvé des gens, par exemple, qui gardent des mains palmées, mais cela  ne  fait  pas  partie du  cours normal du  développement hu- main…

Dora regarda Henri avec une expression soutenue. Elle cher- chait, par delà les mots issus dune science de laquelle elle ignorait tout, à mieux percevoir sa pensée.

— Toi, Henri, tu trouves que je suis une anomalie ?

— Dora… Nous savons… qu’il existe entre vingt mille et vingt cinq mille gènes exprimés chez l’humain. Mais le séquençage complet du génome humain nous montre qu’il y a entre cinquante et  cent  mille  gènes potentiellement exprimables :  un  génome a toujours sa partie cachée. Nous sommes un radeau de vie, flottant sur le possible. Alors, Dora, si tu es une anomalie, permets-moi de te dire que tu es… une très belle anomalie.

 

Dora esquissa un sourire, emprunt dune certaine fierté.

— Merci.

 

(……)

 

Était-ce un dernier réflexe ou sa manière propre, elle voulut rester près des falaises qui, bien plus haut, soutiennent la terre de laquelle émerge l’île. Les anfractuosités de la roche regorgent de vie, et ce point lui offrait toutes les garanties durant son long apprentissage. Linstant commandait de descendre. Les fibres de son corps, nouvellement conditionnées à leur milieu, sentaient que leur évolution les menait à vouloir franchir de nouveaux paliers. Sans empressement, la tête tournée vers le bas, Dora laissa son corps osciller selon sa volonté et se mit à descendre, à quelque distance de la falaise. Un infini se déployait devant elle. Cest alors quelle découvrit une chose qu’elle était loin d’imaginer : des frémissements de lumière commencèrent à se multiplier au fur et à mesure quelle avançait. Repérables de loin, ces formes vivantes rappelant parfois un poulpe ou une raie, ou n’ayant parfois aucun lointain cousin de la surface auquel se comparer, se couvraient de lucioles irisées, créant par endroits un ballet de scintillements bariolés, que ce soit pour appeler à l’amour ou pour attirer des proies. La nuit était parfois lumineuse.