Le passage


Ce jour-là il y a eu des cris. On ne s’habitue pas aux cris. Ils laissaient Marc et Pierre dans une longue immobilité. Plus rien ne bougeait dans la cellule. Même l’air semblait se figer. Jamais Marc ne connut autant la solitude qu’à ces moments-là.

Une fois, Serge lui avait parlé de la torture ; en des termes très clairs. C’était chez un ami, au cours d’un repas. On y parlait de la bestialité de ces gens et il voulut corriger le propos. Il s’appuya sur sa chaise et prit un ton plus grave.

- J’aimerais que tu comprennes un point : ce que nous appelons torture, eux l’appellent ‘renseignement’. L’aspect le plus bestial de leur action est une question technique pour eux. Les disparitions de gens sont aussi une simple question technique, car le cadavre de la personne qui n’a pas résisté à la torture, ou le torturé tenté de divulguer les traitements qu’il a subis sont autant de points à faire disparaître. La torture est devenue pour eux un outil rationnel pour faire face à ce qu’ils appellent la guerre moderne, c’est-à-dire la guerre dont les réseaux s’articulent en grande partie dans la population civile, la guerre révolutionnaire.

Non, le comprendre était décidément une chose très difficile pour lui. Il avait beau parcourir des yeux le plafond de sa cellule, il ne comprenait toujours pas. Le raisonnement est simple. Le reste demeurait inconcevable.

Il y avait une bouteille de vin au centre de la table. Ce soir-là, il avait bu du vin. Un peu ; et ça lui avait plu. Il se souvint que ça lui avait plu. Il l’avait bu lentement, par petites gorgées, pour le plaisir. Tant de choses semblent claires autour d’une table, avec un verre de vin…

Serge avait repéré cet étudiant qui lisait le journal sur le Brésil au point d’en oublier le cours qui avait déjà commencé. Il l’aborda, sourit en remarquant l’accent « qui n’est pas d’ici » et lui présenta deux-trois personnes, des étudiants aussi. Quelques jours après, ils se retrouvèrent autour d’une table, un soir. C’est là que Serge avait parlé de la torture, et d’autres choses aussi. Lorsqu’il avait rempli la première fois les verres, l’air était encore enjoué, les remarques étaient légères et amusées. Il se tourna vers Pierre.

- Connais-tu Apollinaire ?

- De nom.

- Il a dit une chose… Attend, je ne peux pas m’en souvenir comme ça. Reste là. » Serge fouilla entre ses papiers et en sortit un petit bouquin. « Voilà ; il avait écrit… C’est là : ‘Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous !’ C’est beau, ça. C’est un peu… Mais c’est beau. Ils savent écrire, ces français! Tu vois, ils alimentent toujours cette référence privilégiée, cette intimité avec le vin.

Les convives levèrent les verres, mélangeant les mots d’Apollinaire avec une certaine moquerie de leur situation précaire.

Le lendemain, Serge invita Pierre dans son appartement, ‘pour parler de choses et d’autres’. Pierre sut immédiatement qu’il avait quelque chose de précis en tête. Il accepta, respectant l’absence volontaire d’explications. Il se rendit à l’adresse indiquée et sonna.

L’appartement de Serge était de taille modeste. On y voyait bien un coin pour dormir, et un coin pour la cuisine. Une table, au milieu, devait servir à toutes les tâches. Le reste était aménagé en étagères et en placards croulant sous les dossiers, les livres, les feuilles détachées, manuscrites, dactylographiées, imprimées, les classeurs répertoriés selon un ordre que seul son propriétaire connaissait ; des archives desquelles une fourmilière de papiers jaunis aux coins rapiécés semblaient chercher à s’extraire, cataloguées elles aussi selon une classification aux contours visibles mais à la logique obscure ; des échelonnements de catalogues agencés  jusqu’au plafond, au point de faire disparaître entièrement les pans des murs.

Serge l’invita à s’asseoir avec amitié. Il y avait effectivement deux chaises, perdues entre les classements, que Pierre n’avait pas tout de suite remarquées. Tout en s’affairant dans son coin cuisine, Serge garda tout d’abord une attitude indolente.

- Comment ça a été aujourd’hui ?

- Bien… Rien de nouveau…

- Tu te plais dans la vie parisienne ?

- Ca me plaît, oui…

- Et tu as pu rencontrer beaucoup de monde depuis que tu es dans la capitale ?

- Assez… Des étudiants surtout…

- Tu prends du sucre ?

- Oui.

Serge décida que le temps des introductions était achevé. Il amena les deux tasses et s’assit.

- On m’a dit que tu as fait un bout de chemin avant d’arriver à Paris ?...

- ‘On’ t’a bien dit. J’ai marché un peu avant d’arriver…

- Ton chemin à travers l’Italie m’a étonné.

Pierre le dévisagea avec une méfiance qu’il ne chercha pas à cacher.

- Et… Comment se fait-il que tu saches tout cela ?

- Des gens du parti m’ont parlé de toi, selon ce qu’ils avaient entendu depuis le siège de Gênes.

- Tu es en contact avec eux ?

- Avec eux, et avec les brésiliens aussi…

- Comment se fait-il que tu connaisses tellement de gens ?

- Je dirais… pour me tenir informé.

- Pour te tenir informé ?... Dans quel sens ?...

- Je travaille dans un journal qui en est à ses premiers pas. » Serge esquissa un léger sourire. « Mais peut-être le connais-tu ? Il s’appelle le Front Brésilien d’Information… »

Pierre laissa de longues secondes s’égrener sans but apparent, gêné de suivre une discussion dont il ne dominait pas les ressorts et les objectifs.

- J’ai lu, oui… J’en ai lu un…

- Je voudrais te proposer de coopérer avec nous, dans le journal.

- Explique-moi un peu mieux : c’est quoi, ce journal ?

- Tu l’as lu toi-même : il s’agit d’informer le plus de gens possible sur ce qui se passe là-bas. Dénoncer les méthodes criminelles de ce régime et chercher à susciter une réaction de l’opinion publique.

- Mais comment faites-vous pour avoir accès à autant d’informations sur ce qui se passe là-bas, dans le secret des cachots ?

- Nous entretenons des contacts avec beaucoup de gens, Pierre… Avec différents mouvements, différentes organisations. Nous allons chercher les informations là où elles se trouvent. Les frontières entre les différents groupes, armés ou non, sont un mélange d’opacité et… de zones plus perméables. Dans l’intérêt des mouvements eux-mêmes, il y a toujours certaines zones perméables ; certaines zones d’échange.

- Mais toi, à la fin, de quel bord es-tu ?

Serge considéra Pierre quelques instants, silencieusement, cherchant le mode les plus adéquat pour lui répondre.

- Je pense que tu n’as pas très bien saisi… J’aimerais que tu comprennes bien ceci : nous ne luttons pas pour un parti, nous luttons contre la torture, quel que soit notre bord politique. Ceux qui ont voulu se dresser contre la torture au nom de la constitution, ou de la loi, ou d’un quelconque droit humain, sont morts ou emprisonnés, parce qu’ils n’avaient pas compris assez vite qu’ils n’avaient pas devant eux une secte politique, mais des bêtes. Et que dans tout conflit contre des bêtes, il convient de savoir quelle structure serait à même de leur tenir tête. Et les seules structures capables de leur répondre, ne fut-ce qu’à un petit niveau, sans avoir la certitude de se faire dégommer comme des mouches, ce sont les structures déjà établies, les structures politiques dont certaines sont ouvertement combattantes, les armes à la main, pendant que d’autres cherchent davantage à alerter l’opinion publique.

- Comment… comptez-vous arrêter le processus de la torture ?

- De toute notre force ; je ne peux que te répondre çà. En appuyant divers mouvements aussi, depuis ici, depuis Paris, depuis l’Europe… En leur portant, autant que possible, assistance et soutien.

- Tu ne peux pas être plus clair ? Que faites-vous alors ? Je veux dire : quelle est votre action ?

- La question est vaste ; et nous allons, temporairement, la laisser en suspend…

Le moment était venu d’évaluer. Pierre fit le tour de ce qui avait été dit et conclut en ramenant son regard sur Serge.

- Je comprends.

- Je peux compter sur toi ?

L’acquiescement silencieux de la tête fut sa réponse. Serge connaissait, à présent, les silences de Pierre. Il sut à quel point il venait de dire oui.