Danaël


Ce n’est que plus tard, par progressions lentes, que viennent ces temps où l’on commence à rencontrer d’étranges compagnons, qui croisent un jour votre chemin et restent sur votre route, suivant vos pas. Un de ces compagnons, aux formes presque innocentes, se trouvait au fond d’une bouteille et de son zélé serviteur, le fond d’un verre. Son langage est d’abord séduisant, réconfortant, accueillant même ; curieusement intime. Ses propos sont agréables et enjoués. Son ton s’accorde bien avec le désir de ne pas voir le vide scléroser les soubassements de son être. Puis, après le temps simple du bon voisinage, viennent ces moments où, dès les premières gorgées, un calme aux sources insoupçonnées commence à habiter tout son être mû par une embardée de tensions confuses. Un souffle que l’on n’écoutait plus s’apaise, une angoisse qu’on ne sentait plus s’étiole dans un air plus doux, révélant par là les crispations et les peurs pendant qu’elles se détachent de ses sens trop lourds. Alors survient, sans heurt mais sans retard, le soulagement d’un mal qu’on ne mesurait plus. L’instant procure une forme de jouissance ; un moment pendant lequel même la misère dont on n’avait plus conscience se détache et l’éloigne, telle une masse flottant au gré du courant, parce qu’elle a cessé de s’accrocher comme une sangsue avide, le temps de ressentir la gorgée chaude qui anime son corps puis, peu à peu, toute son âme. La chaleur se répand et ouvre ses portes sur une contrée où des épaules trop frêles se délestent du poids du monde, où un être endolori  respire, dans un état oscillant entre le simple repos et la semi hypnose. Dans cet entrebâillement entre deux états, une envie de pleurer s’exprime parfois en un long soupir, mélange de douleur à peine délestée et de consolation des premières secondes. Une autre manière s’installe et, confusément, la chose la plus convenable qui vient à l’esprit est de ne pas faire attendre la gorgée suivante.

Les yeux de Danaël restèrent dans le vide, quoique étrangement fixes. Il était dans ce genre d’état où on ne pleure pas, on ne crie pas, on ne fait rien ; on reste en retrait. Ignorant le vent, ignorant les vagues, il resta ainsi, absent et prostré pendant une longue seconde d’éternité. Puis, lorsqu’il revint tout doucement à lui, ce fut pour murmurer à son ami, qu’il ne connaissait pourtant pas, de s’éloigner de là. L’esquif s’anima de poussées brusques et régulières vers le large, là où la mer avait repris ses pleins droits.

L’heure commença à décliner sans qu’une parole ne soit échangée, et les images récentes commencèrent à s’égrener. L’air, peu à peu, s’allégea, et le cercle de mer entourant l’esquif s’agrandit. Les courants se firent plus calmes et les flots apaisés se remirent à émailler leur surface de vaguelettes indolentes.

Danaël laissa venir des images éparses, fragiles, dans le souvenir d’un autre temps, durant lequel son esprit avait découvert un langage qui lui parlait d’un verbe puissant et troublant. Il s’était fait étudiant d’une langue qui lui échappait et qui le fascinait en même temps ; d’un esprit capable de révéler, mais qui gardait jalousement ses secrets. Il était question d’une pierre ; et d’une mer, de laquelle elle surgirait, au-dessus des flots. Il était fait mention de régénération et de transmutation. L’émotion, la joie secrète revint à sa mémoire avec une fraîcheur surprenante. Il se souvint de ces nuits passées à étudier, fébrilement, des textes qui lui permettaient d’entrevoir une vérité intemporelle, profonde, inaltérable, l’amenant à concevoir plus clairement ce que son esprit suspectait depuis longtemps, que le monde des apparences n’est que l’écume d’un univers infiniment plus vaste, plus beau, plus troublant dans sa vérité première, réduisant une existence humaine à un épiphénomène sporadique, voire au tourbillonnement momentané de poussières animées un instant par un souffle passager. Mais le temps de ce tourbillonnement, de cette simple et éphémère procession de particules élémentaires coagulées en un corps vivant, la petite parcelle de conscience qui accompagnait ce renouvellement s’agrandissait légèrement, suivant une matrice dictant à la géode incluse dans la dimension humaine de grandir et de s’affermir. Ses lectures étaient circonscrites à des notions générales, le préservant dans l’antichambre de la connaissance, car le langage voilé utilisé par les auteurs lui dérobait l’approche pratique de sa recherche. Il se souvint du nom donné par ces artisans de l’Esprit à la substance mercurielle de laquelle devait émerger la pierre coagulée : la mer des philosophes. Il lui revint en mémoire une gravure sur laquelle était représenté un bateau, et sur ce bateau, une grosse pierre cubique – la pierre que l’opérant devenu navigateur doit savoir mener à bon port pour réaliser son Grand Œuvre. L’alchimiste, comparé à un artisan et à un philosophe - et nommé comme tel - accédait alors aux derniers mystères qui régissent et englobent l’univers en parvenant à concentrer cette âme, ce principe dynamique, ce feu rassemblé, coagulé, sublimé, et inclus dans la plus parfaite des matières terrestres. Il lui revint des noms, créations de syllabes au sens voilé, par lesquels se nommaient les auteurs de ces traités hermétiques, il lui revint des songes et des rêves insensés et magnifiques, des Tables de la loi mystérieuse que chaque aspirant, se plaçant sous la protection du Messager ailé, Le Trismégiste, patron des laborieux patients et obstinés, devait redécouvrir par la preuve sublime se lovant au creux de son athanor.

Lorsque l’impalpable tissage de nuages errant s’estompa, les étoiles, sur un ciel étreignant ses derniers rougeoiements, commencèrent leurs premières apparitions, encore tremblotantes d’une atmosphère gardant le souvenir de ses enlacements avec la chaleur solaire. C’était l’heure creuse où le jour délègue son pouvoir à un soir qui hésite encore à en prendre possession.

Un être étrange mi-femme mi-félin interroge, paraît-il, le voyageur lors de son périple. Il demande alors ce qui marche à quatre pattes le matin, à deux pattes le midi et à trois pattes le soir. Sait-il si le voyageur a une fêlure dans son âme, l’empêchant de répondre à l’énigme ? Demande-t-il à quel moment un être humain commence à sombrer, à quel moment sa carcasse commence à voir la ligne de flottaison s’approcher dangereusement de la première rambarde ? Ou le sait-il d’avance, n’autorisant pas l’esprit imparfait de s’approcher de la véritable question : quelle est cette substance qui habite sans discontinuer l’homme marchant à quatre pattes au matin de son existence, qui s’élague et se fissure lorsque, marchant à deux pattes au midi de sa vie, il en recherchera assidûment la source sans la trouver, suite à un étrange oubli lui faisant craindre la mort et le soumettant à la tentation, pour lui laisser entrevoir, dérouté, celui qu’il sera certainement lorsque, dans l’hiver de son existence, marchant à trois pattes, il fera le tour du peu de chemin qu’il aura parcouru ? Quelle est donc cette fixité donnée à ces quelques-uns pour que la connaissance, nourrie de la substance première et créatrice de vie, se fortifie et s’élève jusqu’aux cimes permettant de contempler la condition humaine et la Grande Promesse qui lui a été faite ? A-t-on jamais compté le nombre d’aspirants empruntant les chemins secrets de l’élévation pour s’écrouler en vaines altercations ? Combien d’exaltations sincères ont-elles été laissées à l’état d’ébauches humaines, traînant l’ombre d’une existence, suite à un trop grand combat avec la vie ?

La nuit apporta avec elle un ciel brasillant d’étoiles, telle une cendre gardant, après le feu diurne, une chaleur dont la présence animait encore çà et là des lucioles dans l’obscurité. Un sentiment de solitude enserra Danäel pendant qu’il laissait ses réflexions aller tantôt vers des exaltations qui lui semblaient d’un autre âge, tantôt vers les occasions manquées que sa vie a pu tresser, et il lui était difficile de constater que tous ces élans et ces atermoiements se combinaient dans une même personne. Le moment, emprunt de nocturne, donnait à ses pensées errantes une amplitude déconcertante.